8.5.09

Camino

Film espagnol réalisé par Javier Fesser, avec Nerea Camacho, Carme Elias, Mariano Venancio... 2h 23. Sortie française indéterminée.Goya du meilleur film et du meilleur réalisateur (César espagnols), en plus de 4 autres récompenses, Camino fut un évènement cinématographique de l’autre côté des Pyrénées, avant d’aller conquérir les écrans du monde. Beaucoup veulent lui affubler l’étiquette de film « controversé », un étendard pas toujours justifié mais qui peut rapporter gros. Chacun jugera.

Camino est une fillette aux yeux clairs rayonnants, élevée par ses parents dans les principes catholiques stricts de l’Opus Dei. Camino va chaque mercredi à l'atelier de cuisine catho, mais préférerait rejoindre ses amis au cours de théâtre. Cela surtout depuis qu’elle est tombée amoureuse de Jésus, le fils de la pâtissière (un prénom courant en Espagne). Alors que le thème de la pièce de fin d’année doit être déterminé, Camino tombe gravement malade. Un cancer est diagnostiqué, les premières tentatives de guérison échouent. L’atelier théâtre choisit de jouer Cendrillon, Camino voit son audition et son prince charmant s’estomper. Les traitements s’alourdissent, elle est transférée dans un hôpital géré par l'organisation catholique.

La foi solide de la petite fille -et quelques malentendus- enthousiasment les prêtres. Ils persuadent la mère que la maladie de sa fille est une chance, qui va faire d’elle une sainte. La grande sœur de Camino, célibataire consacrée par l'Opus, oscille entre indifférence et émerveillement pour son courage. Le père est beaucoup plus réservé, et voudrait simplement se préoccuper de soulager sa fille, l’entourer d’amour et l’accompagner le plus humainement possible. Camino s’évade dans des rêves fantastiques et caresse des espoirs, nourris des potins de l’école et du club théâtre apportés par sa meilleure amie. Chacun tente de faire face au drame à sa manière, ce qui est parfois dur à accepter.

Il y a certes l’ombre de l’Opus Dei, de la religion fondamentaliste, qui déteint sur la mère et la sœur de Camino, faisant d’elles des personnages souvent choquants, durs face à la maladie de la fillette, excessifs quand ils l’encouragent à être infaillible dans l’épreuve. Le film est inspiré de l’histoire d’Alexia Gonzalez-Barros, à qui le film est dédié. Cette espagnole décédée à l'âge de 14 ans en 1985 pourrait être béatifiée. Sa famille est cependant opposée à tout parallèle et considère le film comme une fiction. On peut le comprendre…

Reste que le film ne se résume pas à des ingrédients polémiques, loin s’en faut. Camino est une œuvre lumineuse grâce à son personnage central, interprété avec une candeur et une force incroyables par Nerea Camacho. Les rêves et cauchemars de la fillette sont les moments de respiration du film, dans lesquels se mêlent dessins animés, effets spéciaux inattendus, scènes inspirées d’une réalité tendrement mélangée et distordue. Ces passages très réussis et astucieusement imbriqués font passer les presque 2h30 de film dans un souffle. Le scénario en forme de montagnes russes (vertigineuses) n’épargne aucune émotion au spectateur. Un tournant violent de l'histoire, alors que Camino est sur le point de mourir, est particulièrement cruel, peut-être superflu.

Bien sûr, le film se veut une critique des excès de la religion. Les hommes en soutane noire sont ici des personnages froids et peu compatissants, obsédés par l’idée de faire de la malade une sainte. Ce parti pris peut agacer. Mais au-delà de ce réquisitoire, et plutôt qu’un récit à valeur documentaire, Camino est un film très subjectif et à prendre comme tel, une réflexion sur la souffrance et l’espérance possible face à la maladie, et surtout un hymne à l’esprit d’enfance.

5.4.09

Séraphine à l'heure d'été

L'expatrié que je suis a pu rattraper un peu de retard cinématographique grâce au Festival du film français, de passage à Adélaïde, qui s'est achevé hier. Les Australiens comme les francophones se sont chargés de bonder les salles à chaque séance. Il faut dire que la sélection était remarquable, les meilleurs films français de l'année passée. J'ai pu voir deux films qui entrent en raisonnance. Il est question d'art.

La peinture est le sujet central de Séraphine, qui décrit le parcours de la peintre Séraphine Louis, connue comme "Séraphine de Senlis". Vous en avez surement entendu parler, le film a fait une moisson aux César, à l'image de l'Esquive ou de De battre mon coeur... les années passées. Quand les membres de l'Académie aiment un film, ils votent pour lui dans toutes les catégories, ce que certains déplorent.

Dans le cas de Séraphine, c'est tant mieux, parce que c'est un film remarquable. D'abord, l'histoire vraie jusqu'ici trop condifentielle de cette miséreuse devenant peintre reconnue méritait d'être sublimée à l'écran. Martin Provost s'en charge avec une grande sobriété, teintée de pudeur bienveillante et d'humour. Séraphine est un personnage fragile, une femme de ménage énigmatique, qui fait des calins aux arbres et parle aux oiseaux. Elle reçoit un jour l'ordre célèste de peindre, et s'exécute, frénétiquement, avec les moyens du bord. Les anges guident son pinceau, dit-elle. Un critique d'art allemand repère son travail avant-gardiste, et lui fait promettre de perséverer, avant d'être happé par la Première guerre mondiale.

Séraphine est clairement dérangée, mais le malaise ne s'installe jamais, on est absorbé par l'interprétation rayonnante et poétique de Yolande Moreau. Ses mimiques sont impayables, comme lorsqu'elle prélève un peu de cire sous les yeux d'une statue la Vierge pour faire ses mélanges. Gloussement dans la salle. Le schéma narratif est classique, mais l'histoire est trop belle pour qu'on se lasse.

Changement d'époque pour l'Heure d'été, film bien ancré dans notre époque. L'art est ici le signe du passé, de l'héritage. Du mobilier prisé, des vases, deux toiles de Corot, les carnets de Paul Berthier... C'est le trésor familial sur lequel veille Hélène (Edith Scob, délicieuse), une vieille dame bien seule entre ces souvenirs. A l'occasion de ses 75 ans, les enfants sont venus au complet, chose rare. Les heures d'été passées ensemble sont précieuses. Adrienne (Juliette Binoche) est une artiste vivant à New York, Jérémie (Rénier) dessine des baskets à Shanghai. Frédéric (Charles Berling) est le seul à être resté à Paris, où il enseigne l'économie. Une certaine classe sociale, bien sûr.

Que va t-il arriver à la maison et ses objets après la mort d'Hélène ? C'est tout l'enjeu du film, ce qui peut sembler barbant, a priori. Les inventaires et conversations à propos de telle tasse ou tel dessin peuvent paraître lassants, mais se révèlent décisifs par la suite. Chacun défend ses intérêts. C'est finalement Héloïse, la gouvernante, qui offre le moment le plus savoureux du film. Elle demande à garder ce qu'elle pense être un modeste vase, en souvenir d'Hélène. Elle le trouve beau quand on met des fleurs dedans, c'est un peu une Séraphine elle aussi. Je ne dois pas tout dévoiler, mais cette scène est un bijou.

Deux films à voir, pleins de finesse et de nuance, qui forment un écho intéressant et qui confirment, surtout vu d'ici, que le cinéma français est un monde à part.

25.2.09

Revolutionary Road (les Noces rebelles)

Film britannique, américain réalisé par Sam Mendes, avec Kate Winslet, Leonardo DiCaprio... 2h 05. Sortie le 21 janvier 2009.

Nostalgiques de Titanic, vous allez assister à un autre genre de naufrage. Si Kate et Leo se retrouvent à l'écran, ce n'est pas pour s'aimer entre deux icebergs, mais pour se détester, ouvertement. Enfin, au début, le couple qu'ils incarnent (April et Frank Wheeler) ne fait presque pas une vague dans la banlieue proprette où ils emménagent, sur Revolutionary Road, dans l'Amérique des fifties. "Route révolutionnaire", ça tombe bien, les tourtereaux ne veulent surtout pas fonder un foyer convenu, ennuyeux. Mais aussi, comme le suggère finement une lectrice assidue de ce blog, "Route qui tourne en rond". Cette hypothèse se révèle la plus probable...

Deux enfants plus tard (des absents tout au long du film), Frank s'ennuie dans son job alimentaire, April veut changer d'air. Tempête dans un verre d'eau, ils décident de partir vivre à Paris, où ils plus seraient heureux, c'est sûr. Le départ est planifié. Mais la flamme des premiers jours s'est rabougrie, la monotonie s'est installée. Elle ne peut le supporter. Lui se contenterait bien de sa vie tranquillement médiocre, surtout qu'une promotion pointe à l'horizon, "il faut y réfléchir sérieusement".

Un engrenage implacable d'incompréhension s'enclenche, c'est la guerre froide. Glaciale, comme ce thème de piano obsédant qui vient ponctuer les crises ouvertes comme les concessions douloureuses. Le petit déjeuner "parfait" préparé par April est un sommet de tension, bouillonnante mais maîtrisée. A l'image de cette scène mémorable, le jeu de Winslet est tout en regards brûlants sous un masque de sérénité mal feinte. DiCaprio - qui semble abonne aux rôles "vintage" - s'en tire bien, portée par des seconds rôles brillants - le couple d'amis rangés, le mathématicien dérangé, as de la provoc. Tous essaient de deviner le drame qui se joue, de plus en plus explicite. L'issue est dramatique, le malaise habite le spectateur de ce jeu de massacre, froidement exécuté, magistralement orchestré.

29.1.09

L'Etrange histoire de Benjamin Button

Film américain réalisé par David Fincher, avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Julia Ormond... 2h35. Sortie le 04 Février 2009.

Dans la Nouvelle Orléans du début XXème vit un homme singulier, nommé Benjamin Button. Né ridé comme une pomme, il est considéré comme un vieux parmi les autres pensionnaires de la maison de retraite dirigée par sa mère d'adoption, une pieuse femme noire. Benjamin a entamé une vie à rebours, qui va le voir rajeunir quand les autres vieillissent. Dans une chambre d'hôpital, alors que l'ouragan Katrina menace de frapper, une vieille dame se souvient de Benjamin, l'homme qui a traversé sa vie.

Un bébé qui naît vieux et rajeunit au cours de sa vie... Ça ressemble à une bonne idée sur le papier, mais encore faut-il tenir la longueur (l'histoire originale est une nouvelle de F. Scott Fitzgerald). La force de ce film est de parfaitement exploiter cette idée et de l'assumer jusqu'au bout. Chaque stade de la vie de Benjamin est marqué de comique et de tragique, particulièrement son enfance emprisonnée dans un corps de vieillard. L'un s'apitoie sur son sort en apprenant qu'il est "encore" vierge, l'autre le tient pour pervers quand il joue avec sa fille...

Des prouesses cosmétiques permettent à Brad Pitt et Cate Blanchett d'être crédibles dans chaque tranche d'âge. Cela n'enlève aucun mérite à l'épatant jeu de Brad, qui réussit à adopter la silhouette d'un vieil homme comme d'un adolescent. Dans chacun de ses gestes s'imprime le malaise de celui qui n'est pas tombé dans le bon corps. L'oscar ne serait pas de trop. On a plaisir à retrouver le duo Blanchett/Pitt après Babel. Ils forment un couple plus touchant dans la tourmente que dans l'idylle, très stéréotypée. Un rare coup de mou, si on considère la longueur du film. Plus qu'un récit fantastique centré sur une bête curieuse, L'étrange histoire de Benjamin Button est une fable lumineuse qui offre une réflexion humble et finalement profonde sur l'amour empêtré dans la fuite du temps.

6.12.08

Australia

Film américain, australien réalisé par Baz Luhrmann, avec Nicole Kidman, Hugh Jackman, Brandon Walters… 2h35. Sortie le 24 Décembre 2008.

Sarah Ashley est une aristocrate britannique peu enthousiaste à l’idée de rejoindre son mari en colonie australienne. Alors que la Seconde Guerre mondiale est sur le point d’éclater en Europe, elle fait le voyage jusqu’à Darwin, dans le Territoire du Nord, pour trouver son conjoint mort. Elle s’improvise « Miss Boss » de l’exploitation bétaillère familiale. Pour éviter la faillite du ranch, elle doit mener 2000 têtes de bétail jusqu'à Darwin, la capitale du Nord australien. Elle ne peut accomplir cette tâche périlleuse sans l'aide d'un cow boy du cru et de ses accolytes aborigènes.

Australia est certes étiqueté film épique à gros budget, avec stars à l'affiche et enjeux touristiques à la clé. Mais avec Baz Luhrmann aux commandes (Moulin Rouge), on pouvait s'attendre à ce brin de folie et de créativité qui peut faire décoller les blockbusters, à la manière du Harry Potter d'Alfonso Cuaron ou du Batman de Tim Burton. Dans la première partie du film, la patte de Baz est bien là, qui enchaîne les plans et les péripéties avec rythme et fantaisie. Les coquins Kidman et Jackman ont l'air d'aimer ça et jouent à fond la carte du second degré, poussant leurs personnages d'aristocrate farouche et de bushman bourru aux limites de la caricature. La scène de douche sauvage d'Hugh Jackman est un grand moment d'auto-dérision.

Hélas, ce ton léger ne prédomine pas dans la suite du film, encombrée de passages obligés lassants. Même avec une durée de 2h35, Australia peine à être satisfaisant sur tous les plans. La portée historique de l'évocation des "générations volées" (ces enfants aborigènes enlevés à leurs familles pour recevoir une éducation "civilisée"), est étouffée par les explosions des bombardements japonais sur Darwin. L'histoire récente de l'Australie est suffisamment riche et méconnue : situer l'action en temps de guerre n'était surement pas nécessaire. Un film divertissant, à défaut d'être vraiment intéressant.

30.7.08

The Dark Knight, Le Chevalier Noir

Film américain réalisé par Christopher Nolan, Avec Christian Bale, Heath Ledger, Aaron Eckhart... 2h27. Sortie le 13 août 2008

Une banque, comme il y en a beaucoup à Gotham City, est sur le point de se faire braquer. Une demi-douzaine d'hommes infiltrent les lieux. Vêtus de noir, surarmés, leurs visages affichent des masques de clowns grimaçants. Chacun accomplit froidement sa mission... mais un membre de l'équipe semble décidé à finir le travail seul. Il abat un à un ses confrères braqueurs, s'empare du butin, monte au volant d'un bus scolaire. Il se faufile dans le flot de bus jaunes qui ramènent les bambins chez eux en cette fin d'après midi. Le crime est parfait. En guise de signature, une carte à jouer : le Joker.

Le braquage qui ouvre ce deuxième volet de la saga Batman, version Bale/Nolan, est à l'avenant du reste du film : efficace, sombre, cynique et réjouissant à la fois. L'atout majeur du film n'est pas le "Chevalier Noir", ce Batman campé par un Christian Bale un peu lisse. Le vrai héros du film est le Joker. Ce rôle est la dernière apparition au cinéma du regretté Heath Ledger, qui livre une performance impressionnante. Les traits du blond cowboy australien sont méconnaissables : visage flasque enfariné, cheveux gras, yeux perçants cerclés de noir, bouche sanglante, élastique. La cruauté du Joker ne fait pas pour autant de lui un personnage antipathique. Chacune de ses apparitions est un bonheur, on ne se lasse pas de ses mimiques, on attend ses mauvais coups avec gourmandise. Le Joker n'est pas le seul point fort du film. Christopher Nolan a su donner à la franchise Batman une crédibilité qui dépasse le genre très codé des films de super-héros. La mise en scène est élégante, les décors somptueusement sobres (mention spéciale au garage de la Batmobile). 2h30 de plaisir, en somme, c'est plus qu'on attendait de ce blockbuster estival.

17.6.08

Un conte de Noël

Film français d'Arnaud Desplechin, avec Catherine Deneuve, Jean-Paul Roussillon, Anne Consigny, Melvil Poupaud... 2h30. Sortie le 21 Mai 2008.

Roubaix, Noël approche. Junon (Deneuve) apprend qu'elle est atteinte d'un très rare cancer du sang. Seule une greffe de moelle osseuse peut augmenter ses minces probabilités de survie. Encore faut-il trouver un donneur compatible. Les descendants de Junon acceptent un par un de faire les tests, les résultats arrivent peu à peu par courrier. Henri, le fils banni de la famille, et Paul, le petit-fils fragile psychologiquement, sont les "élus". Deux donneurs potentiels, c'était inespéré. La famille Vuillard se retrouve pour fêter Noël, au complet et avec les pièces rapportées. On prend des nouvelles, on remue le lourd passé, on s'engeule beaucoup. Que reste t-il d'à peu près stable dans cette maison ?

La maladie n'est ici qu'un prétexte. La famille, voilà le thème central de ce film fleuve, présenté à Cannes. L'intérêt principal de ce "Conte de Noël" est qu'il offre des rôles de choix à des acteurs et actrices de luxe. Deneuve est resplendissante, Almaric est insaisissable, Consigny est sur un fil. On découvre peu à peu les relations que leurs personnages entretiennent entre eux, et c'est un vrai bonheur. Beaucoup de temps est sûrement nécessaire pour dérouler tous ces liens familiaux et amoureux. Mais 2h30, c'est un peu trop. La fin n'en fini pas de finir. Couper au montage relève certes du choix cornélien. Quand par définition peu de scènes "servent l'action", lesquelles sont en trop ? Peut-être le spectateur doit-il se résoudre à l'absence d'action, et vivre le film au rythme de ces âmes en attente.